Omnibus : ce que recouvre ce mot pour les entreprises | Philippe Schmitt

Omnibus : ce que la simplification européenne emporte pour votre entreprise

Depuis février 2025, la Commission européenne décline ses trains de mesures sous le nom d'« omnibus ». Il en existe sept à ce jour, dont le paquet numérique de novembre 2025, à l'origine du règlement (UE) 2026/1744 modifiant l'AI Act. Le mot s'est imposé dans les commentaires, les notes de cabinet et les rapports parlementaires, sans que personne n'ait jamais défini son statut. Cet article retrace ses trois vies et dit ce que ce procédé change pour vous.

Publié le par le Cabinet Philippe Schmitt

7 trains dits « omnibus » lancés depuis février 2025
0 définition juridique du terme dans le droit de l'Union
1 sur 3 propositions du paquet numérique actuellement en vigueur

Décryptage

« Omnibus » n'est pas une catégorie juridique

Le point est essentiel : le terme « omnibus » n'a aucune existence juridique dans le droit de l'Union. Aucune définition ne distingue un règlement omnibus d'un règlement modificatif ordinaire. Il n'existe ni seuil au-delà duquel un texte deviendrait omnibus, ni régime procédural particulier attaché à cette qualification. L'intitulé officiel demeure invariablement de la forme « règlement modifiant les règlements (UE) X, Y et Z ».

Les premiers emplois institutionnels remontent aux services financiers : directive 2010/78/UE, dite « Omnibus I », modifiant onze directives au titre des pouvoirs des autorités européennes de surveillance ; directive 2014/51/UE, dite « Omnibus II », relative à Solvabilité II ; directive (UE) 2019/2161, dite « directive Omnibus », en droit de la consommation.

La série actuelle relève d'une logique différente. Le 26 février 2025, la Commission publie l'Omnibus Simplification Package, articulé en Omnibus I et Omnibus II. Cinq autres trains suivent. Le paquet numérique du 19 novembre 2025 est le septième : il se subdivise en trois propositions distinctes, dont une seule est aujourd'hui en vigueur, le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026 modifiant l'AI Act. Le volet données reste en négociation.

« L'omnibus transporte des passagers qui ne se sont pas choisis. »

Transposé à la législation, cela signifie un vote unique sur des dispositions hétérogènes, dont certaines n'auraient pas prospéré isolément. L'attelage dispense le législateur d'argumenter séparément sur chaque disposition qu'il emporte. La limite est structurelle : passé un certain degré d'hétérogénéité, la voiture se disloque. Le paquet numérique en offre l'illustration, puisqu'il a précisément été scindé : le volet IA adopté en juillet 2026, le volet données laissé à la négociation.

Ce que cela signifie pour votre entreprise

  • Le mot ne vous engage pas : seuls les règlements et directives modificatifs vous engagent. Vérifiez chaque texte listé dans l'intitulé de l'acte.
  • Vos obligations peuvent évoluer par paquets entiers, d'un seul vote, sans étude d'impact. Le Sénat français l'a relevé en 2026 : l'évolution des règles ne doit pas se faire au pas de course, au risque d'être dictée par l'industrie et de nuire à la clarté du droit pour les entreprises. Voir le communiqué du Sénat du 19 mai 2026.
  • Le paquet numérique est encore en mouvement : le volet IA est adopté, le volet données se négocie. La liste de vos obligations peut encore changer.
  • Sur le droit d'auteur et l'IA, les rapporteures du Sénat déplorent que l'examen de cet omnibus ait écarté la clarification du régime juridique du droit d'auteur en matière d'IA, alors même que des solutions ont depuis été identifiées pour assurer la rémunération des contenus culturels utilisés par les systèmes d'IA, en particulier la proposition de loi instaurant une présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielle, adoptée par le Sénat le 8 avril 2026.

La route du mot

Un mot, trois vies

« Omnibus » signifierait « pour tous », « à tous », selon l'entrée Wikipédia. La curiosité linguistique mérite d'être relevée : ce n'est pas un substantif latin, mais une forme fléchie, une terminaison de déclinaison, substantivée au XIXe siècle par un usage populaire. L'équivalent français serait de forger un nom commun à partir du mot « auxquels ». Puis le mot a voyagé : d'abord un véhicule, ensuite une loi, enfin une pratique de la Commission.

10 août 1826 · Nantes

Le véhicule

Stanislas Baudry, ancien officier de l'Empire, exploite une minoterie au faubourg de Richebourg et lui adjoint des bains publics. Pour y conduire sa clientèle, il ouvre le 10 août 1826 une ligne de voitures à chevaux d'abord baptisée La Dame Blanche. Les Nantais empruntent vite la ligne pour leurs propres déplacements : le premier transport public urbain régulier naît d'un détournement d'usage.

L'origine du nom reste une légende invérifiable. La tradition veut qu'il provienne de l'enseigne d'un commerçant nommé Omnès, au terminus, portant le calembour « Omnes omnibus », « Omnès pour tous ». Aucune source contemporaine ne l'atteste. Ce qui est daté : une attestation dans Le Petit Breton du 2 décembre 1826, puis le premier emploi officiel en avril 1828 avec la fondation à Paris de l'Entreprise générale des omnibus, selon le CNRTL. L'année suivante, George Shillibeer lance son service londonien : les Britanniques ont importé le mot, ils ne l'ont pas créé.

8 mai 1850 · Washington

La loi

Le 8 mai 1850, le sénateur Henry Clay dépose devant le Sénat des États-Unis les propositions du comité restreint des Treize, consolidées en un texte unique destiné à désamorcer la crise sur l'extension de l'esclavage aux territoires de l'Ouest.

Le document existe : S. 225, conservé aux Archives nationales, reproduit par le Capitole des États-Unis. Il est immédiatement désigné comme un omnibus bill, par référence explicite au grand véhicule transportant des passagers dissemblables. Le sénateur Thomas Hart Benton y voyait un assemblage ingérable de textes incongrus, chacun faisant obstacle aux autres : un acte de procédure.

2010-2019 · Bruxelles

Le précédent institutionnel

Les services financiers puis le droit de la consommation empruntent le mot, toujours sans le définir : directive 2010/78/UE (« Omnibus I »), directive 2014/51/UE (« Omnibus II »), directive (UE) 2019/2161 (« directive Omnibus »).

La qualification reste sans conséquence juridique : l'intitulé officiel demeure « règlement modifiant les règlements (UE) X, Y et Z ».

26 février 2025 · Bruxelles

La pratique de la simplification

La Commission publie l'Omnibus Simplification Package, puis cinq autres trains : sept omnibus à ce jour, dont le paquet numérique du 19 novembre 2025, subdivisé en trois propositions distinctes.

Le volet IA est adopté en juillet 2026, le volet données reste en négociation. Sept trains, et toujours aucune définition.

En pratique

Ce que votre entreprise doit retenir

  1. Ne vous fiez pas au mot « omnibus » : il n'a aucune existence juridique. Identifiez les textes modificatifs et leurs numéros, texte par texte.
  2. Depuis 2025, vos obligations évoluent par trains : recensez les paquets qui touchent votre secteur, à commencer par COM(2025) 84 et suivants, puis COM(2025) 836, 837 et 838.
  3. Le paquet numérique est en cours : une proposition sur trois est en vigueur, le règlement (UE) 2026/1744. Le volet données peut encore modifier vos obligations.
  4. Surveillez la manière dont la règle est adoptée : un vote unique sur des dispositions hétérogènes peut faire passer des mesures sans débat ni étude d'impact, comme le Sénat l'a souligné en 2026.

Le procédé en France

Des cousins dans notre droit

La pratique n'est pas inconnue en France. Nous connaissons le cavalier législatif, défini par Vie-publique.fr, et les lois « portant diverses dispositions… », par exemple le dossier correspondant à l'Assemblée nationale. Même mécanisme, même vigilance : vérifier ce que le texte final contient réellement, au-delà de son intitulé.

Sources

Sources citées

  • H. Clay, Omnibus Bill, S. 225, Sénat des États-Unis, 8 mai 1850 (Records of the U.S. Senate, National Archives) ; Compromis de 1850.
  • Le Petit Breton, 2 décembre 1826 ; Bulletin de la Société archéologique de Nantes, 1892 ; fonds Stanislas Baudry, Archives municipales de Nantes.
  • Directive 2010/78/UE (« Omnibus I ») ; directive 2014/51/UE (« Omnibus II ») ; directive (UE) 2019/2161.
  • Commission européenne, Omnibus Simplification Package, COM(2025) 84 et suivants, 26 février 2025.
  • Propositions COM(2025) 836, 837 et 838 du 19 novembre 2025 ; règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026.
  • Sénat, proposition de résolution européenne n° 625 (2025-2026) et rapport d'information n° 25-626.

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